J'ai eu une belle enfance. Alors pourquoi je ne ressens rien?

Alex avait trente-sept ans. Il était assis sur un coussin dans mon espace et, pendant quelques minutes, il avait de nouveau six ans. Il écoutait les pas de sa mère dans le corridor, et il avait peur. À notre première séance, ce même homme m'avait dit qu'il n'avait vraiment eu peur que deux fois en vingt ans, les deux fois parce qu'il pensait mourir. Il ne mentait pas. Il avait simplement appris, très jeune, à cacher sa peur si bien que même lui ne la trouvait plus.

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Ses parents lui répétaient qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait. Ça nous a pris quelques séances pour entendre la fin de la phrase : n'importe quoi, pourvu que tu ne gâches rien. C'était ça, le contrat. Personne ne l'a jamais dit à voix haute, et il l'a signé bien avant de savoir lire.

Quand une belle enfance te laisse à plat

Alex fait partie de ces nombreuses personnes qui s'assoient devant moi et qui, avant même que je pose une question, me disent qu'elles ont eu une belle enfance. Et elles le pensent vraiment. Des parents aimants, des étés au chalet, personne ne frappait personne. Je la connais bien, cette histoire-là, c'est aussi la mienne. Puis elles me disent pourquoi elles sont vraiment là : elles se sentent à plat. Elles pleurent quand le chien meurt dans un film, mais elles n'ont pas pleuré aux funérailles de leur père.

Il s'est bel et bien passé quelque chose. C'était juste pas assez fort pour que quelqu'un le remarque, même pas eux.

La blessure que personne ne voit

Le père d'Alex était l'homme le plus doux qu'il connaissait et il ne haussait presque jamais la voix. C'était aussi lui qui demandait qu'est-ce qu'on dit? à la seconde où Alex recevait un cadeau, avant même qu'il ait le temps de ressentir quoi que ce soit. Il y avait une bonne façon d'accueillir les invités, de sortir de table, de s'habiller pour prendre l'avion. Rien de dur, juste une formule pour savoir comment être, partout.

Sa mère, elle, c'était la météo de la maison. Il ne savait jamais quelle version d'elle allait passer la porte, et peu importe laquelle entrait, tout le monde devait la ressentir. Un après-midi, il a monté l'escalier en courant, en sueur, tout allumé par un jeu qu'il avait inventé avec les enfants de l'immeuble, et il l'a suppliée de venir voir. Elle lui a dit que ça avait l'air super, un sourire figé sur le visage, elle a continué à brasser ses pâtes, et elle l'a renvoyé en bas, dans le corridor où les autres l'attendaient.

Rien de tout ça ne ressemble à une blessure, et c'est exactement pour ça que c'est si difficile à voir. La blessure, ce n'est pas les pâtes. C'est ce qu'il a appris, debout dans cette cuisine-là : son enthousiasme, c'était trop, sa peur, c'était son problème, et le plus sécuritaire, c'était d'être un enfant facile. Un enfant ne se dit pas ma mère est débordée en ce moment. Un enfant a des émotions et un seul grand besoin : appartenir. Alors Alex est devenu ce dont la maison avait besoin. Pour son père, le sérieux, le petit adulte qui sait déjà quoi dire. Pour sa mère, celui qui n'a besoin de rien et que rien ne l’atteint. Élève un lionceau avec des phacochères, pis il va manger des bibittes.

Pourquoi on se sent engourdi émotionnellement

Ce que je veux que tu comprennes, c'est comment on finit à plat. Les émotions sont faites pour bouger. Un enfant de trois ans peut faire une crise en pleine épicerie et rire deux minutes plus tard, parce que l'émotion a traversé son corps et elle est repartie. Mais quand un enfant apprend qu'une émotion n'est pas la bienvenue, il ne peut pas la faire disparaître, alors il la retient. Il serre le ventre, la poitrine, la gorge. Et ça n'arrive pas juste une fois. Ça arrive au souper, sur la banquette arrière de l'auto, chaque fois que quelqu'un lui dit t'es correct, des centaines de fois, jusqu'à ce que le corps n'attende plus de raison et le fasse tout seul. C'est comme ça que retenir arrête d'être quelque chose que tu fais et devient qui tu es. Et retenir, ce n'est pas sélectif. Tu ne peux pas écraser la peur et la colère et garder la joie grande ouverte, parce que c'est le même corps qui serre. Alors tout s'éteint en même temps.

C'est ça, être à plat. Pas une personne vide, une personne qui retient. La plupart des gens à plat que je rencontre ne sont pas engourdis du tout, ils sont épuisés par une tension qu'ils portent depuis avant d'avoir des mots.

Pourquoi comprendre ton enfance ne suffit pas

Ce qui me ramène au coussin. Quand j'ai demandé au petit Alex de six ans ce qu'il devait cacher à sa mère, il n'a pas hésité. Il a dit : que j'avais peur. La voilà, la peur qu'il m'avait dit ne pas avoir, logée dans le corps d'un petit garçon qui avait décidé depuis longtemps que c'était plus prudent de la garder pour lui.

C'est pour ça que comprendre ne suffit pas. La plupart des gens avec qui je travaille savent déjà d'où viennent leurs patterns, et rien ne bouge. L'enfant n'a pas décidé d'arrêter de ressentir, c'est son corps qui l'a fait pour lui. Alors c'est dans le corps qu'on retourne : la cuisine, les pas dans le corridor, le moment où l'émotion est arrivée et n'avait nulle part où aller. Et cette fois, on la laisse aller quelque part.

Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit. Les deux sont vrais : les parents d'Alex l'aimaient, et il a appris à disparaître un peu pour que cet amour-là reste facile.

Ce qui change quand on se remet à ressentir

Vers la fin de notre travail, Alex a passé une séance à crier dans un oreiller contre le père qu'il avait toujours décrit comme l'homme le plus gentil du monde. Il a été sidéré par sa propre colère, parce qu'il ne s'était jamais permis d'être fâché contre un homme aussi doux. Après, il a posé la main sur sa poitrine et il a dit que ce qu'il sentait là, c'était de la confiance. Il n'était pas certain que ça ait déjà habité cet endroit-là.

Pendant trente ans, Alex a porté un petit garçon de six ans qui retenait son souffle dans une maison où personne ne criait. Son histoire, il la connaissait déjà. Ce qui a changé, c'est que le petit a enfin pu avoir peur avec quelqu'un à côté de lui, puis être en colère. Il sent encore le vieux mur se dresser quand l'humeur de sa mère remplit une pièce. Mais maintenant, il le sent, et il peut choisir de le baisser.

Tu as eu une belle enfance. Alex aussi. La question, c'est ce que t'as dû arrêter de ressentir pour qu'elle reste belle. Parce que ça n'est allé nulle part. C'est encore là, en dedans, qui retient son souffle, à attendre que quelqu'un revienne le chercher.

(Alex existe vraiment. Son nom et les détails qui pourraient l'identifier ont été changés.)

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